Si aujourd’hui, la fleur de cerisier (桜 sakura) s’apparente à la joie et à la bonne humeur grâce aux festivités d’Hanami qui se tiennent habituellement de fin mars à début avril dans la partie médiane du pays, elle jouit en réalité d’une symbolique beaucoup plus complexe.

Tour à tour artistique, philosophique ou meurtrière, la fleur de cerisier du Japon se révèle être un symbole identitaire millénaire, emblématique de la culture japonaise.

Hanami

Un symbole issu d’une longue tradition philosophique

Instituée au sein de l’aristocratie sous la période Heian (794-1185), la contemplation des sakura au Japon, dite Hanami, est avant tout l’héritière d’un mouvement philosophique historique, le Mono No Aware.

Signifiant, « le pathos des choses », ce courant prône la beauté de l’éphémère : mélancolie du temps qui passe, apologie de la nature, le Mono No Aware invite à s’émerveiller de l’instant présent.

Et, qu’y a-t-il de plus éphémère qu’une fleur ? Épanouies le matin, fanées dès la nuit tombée, ces beautés passagères ont su charmer les nobles de l’époque qui firent coutume de venir les admirer à chaque printemps, popularisant ainsi les jeux intellectuels sur les thèmes des fleurs cerisiers et de la fugacité de l’existence.

En effet, d’une longévité de deux semaines, les fleurs de sakura sont une allégorie parfaite du cycle de la vie. Elles naissent, vivent, et fanent à l’image des hommes qui finissent indubitablement par disparaître à leur tour.

C’est pourquoi, Hanami reste encore aujourd’hui un appel à l’introspection. Quel est le sens de notre existence ? A-t-on fait les bons choix ? Les fleurs de cerisiers nous rappellent que la vie est courte et qu’il faut profiter de chaque instant avec ceux qui nous sont chers, comme en témoigne la photographe canadienne Helen, auteur du blog Not Without My Passport : «  Pourquoi ne s’émerveille-t-on pas de notre temps passé sur terre avec la même joie et la même passion ? Pourquoi ne savoure-t-on pas la vie quand celle-ci peut prendre fin à tout moment ? Pourquoi néglige-t-on la grâce qui nous entoure : au sein de notre famille, dans le sourire d’un inconnu, dans le rire d’un enfant, dans les saveurs nouvelles d’un plat ou dans l’odeur de l’herbe ? Les fleurs de cerisiers nous rappellent que c’est le moment d’être attentif ».

Bien qu’ Hanami soit une période propice aux bilans, la fleur de sakura nous invite également à nous tourner vers l’avenir : messagère d’un printemps qui s’annonce, de la nouvelle année fiscale, et de la rentrée des classes, la fleur de cerisier symbolise aujourd’hui le renouveau, et avec lui, l’espoir d’un futur meilleur.

Symbole philosophique important depuis Heian, la fleur de sakura devient alors un véritable emblème à partir de l’époque Meiji (1868-1912), période où le Japon va doter la fleur d’une aura beaucoup plus politique.

Hanami au parc

Un emblème identitaire fort

Choisie pour représenter le gouvernement japonais depuis l’époque Nara (710-794), en opposition à la fleur de prunier, symbole de l’Empire du milieu, la fleur de cerisier s’est imposée comme un emblème politique fort sur le devant de la scène internationale.

Associée aux jeunes soldats se sacrifiant au nom de l’Empereur lors de la guerre civile marquant le début de l’ère Meiji, la fleur est reprise quelques années plus tard par le gouvernement pour asseoir sa domination sur les pays colonisés. Plantés en masse dans les champs et les parcs de Taïwan ou de Corée, les cerisiers deviennent alors la signature visuelle de l’occupation japonaise.

Symbole d’un état fort, la fleur inspire également dans les années 1930, le nom d’un parti ultranationaliste, le Sakurai, littéralement  »Société des fleurs de cerisiers », dont le but était de redonner les pleins pouvoirs à l’Empereur.

Mais c’est véritablement à la seconde guerre mondiale que la fleur de cerisier devient un symbole identitaire à part entière. Appréciée par le peuple depuis des siècles, la fleur est alors instrumentalisée par le gouvernement au service de la propagande, dans une nation déchirée par la guerre qui a besoin d’un symbole familier auquel se rattacher. C’est notamment ce que souligne l’anthropologue américaine Emiko Ohnuki-Tierney, dans son ouvrage sur la militarisation de l’image de la fleur de cerisier en temps de conflits : « L’égalité des droits, et par conséquent, l’égalité face à la mort, a été esthétisé par le symbole de la fleur de cerisier, et a été utilisé par les gouvernements successifs comme trope magistral pour encourager les soldats à se battre jusqu’à la mort ».

C’est pourquoi la fleur de sakura fait l’objet de nombreuses métaphores dans les discours politiques de l’époque. En 1945, elle est même peinte sur les avions des pilotes kamikazes qui virevoltent dans le ciel et « tombent pour la patrie comme des pétales de cerisiers ».

Aujourd’hui encore, la fleur de cerisier reste associée au Japon à l’étranger. Elle est ainsi régulièrement offerte en cadeau diplomatique aux autres nations depuis les années 1910.

Qui l’eut cru qu’une si petite fleur pouvait donc être porteuse de tant de sens !

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